Ana María Seifert, Ph. D. Santé communautaire, conseillère syndicale en santé et sécurité au travail, CSN

Le 7 novembre 2013, Action cancer du sein de Montréal, en collaboration avec le groupe de recherche CINBIOSE (Centre de recherche interdisciplinaire sur la biologie, la santé, la société et l’environnement)et l’Institut santé et société de l’UQAM, a organisé la conférence Travail et cancer du sein : l’importance de la recherche et de la prévention. Notons que ces organismes font un travail remarquable pour informer le public au sujet des substances toxiques et de leur impact sur la santé et pour faire pression sur les gouvernements quant à la réglementation sur les substances toxiques présentes dans les produits de consommation et dans le milieu de travail.

La conférence, prononcée par les chercheurs Jim Brophy et Margaret Keith devant un auditoire d’une cinquantaine de personnes dont plusieurs provenaient du milieu syndical, fut suivie d’une présentation de Lise Parent, professeure à la TÉLUQ et membre du CINBIOSE, et d’un commentaire que j’ai moi-même présenté.

Soulignons, au départ, l’importance de ces travaux, la reconnaissance des cancers professionnels étant difficile à obtenir malgré le fait que le lien entre cancer et milieu de travail est connu depuis des siècles. En effet, le premier cancer formellement établi était un cancer professionnel : le cancer du scrotum chez les ramoneurs de Londres, en 1775. Dans les années 1920, on a identifié un cancer dans les mâchoires des ouvrières d’une usine du New Jersey qui devaient peindre des cadrans d’horloge avec une peinture luminescente qui contenait du radium, en affinant le pinceau avec leur bouche.

À l’exception du cancer du poumon, les médecins et les organismes d’indemnisation des maladies professionnellesreconnaissent peu decancers professionnels. De plus, les personnes affectées ne font pas toujours le lien entre le diagnostic de cancer reçu et l’exposition aux agents cancérigènes. En effet, le lien est difficile à faire, d’une part, parce que les cancers se développent souvent sur plusieurs dizaines d’années et, d’autre part, parce que les travailleurs et travailleuses ne savent pas toujours s’ils ont été exposés à des agents cancérigènes. C’est le cas du cancer du sein dont le lien avec le travail n’est pas encore établi. C’est pourquoi les travaux de chercheurs Jim Brophy, Margaret Keith et de leurs collaborateurs sont aussi importants.

Ces chercheurs nous ont rappelé que le cancer du sein, le plus fréquent chez les Canadiennes, est causé par un ensemble de facteurs environnementaux, génétiques, hormonaux et d’autres, liés au mode de vie. Leurs récents travaux auraient permis de mettre en lumière le rôle particulièrement important de l’interaction entre les cancérigènes et les perturbateurs endocriniens dans la genèse de la maladie.

Dans le cadre d’une étude visant à améliorer les connaissances sur le lien entre cancer du sein et exposition à des produits toxiques en milieu de travail, ils ont interrogé 1 006 femmes atteintes de cancer du sein et 1 146 femmes sans cancer sur leurs antécédents de travail et sur d’autres facteurs de risque tels que le nombre de grossesses, l’âge de la première menstruation et de la ménopause ainsi que sur les habitudes de vie (tabac, alcool, etc.)

Les chercheurs en arrivent à la conclusion qu’un lien statistiquement significatif existe entre le travail et le potentiel de cancer du sein chez les femmes qui ont occupé pendant dix ans un emploi les exposant à des produits toxiques.

Les résultats montrent des risques significativement plus grands dans quatre secteurs d’activité : l’agriculture (risque accru de 36 %), le plastique et les conserveries alimentaires (risque accru de plus que 50 %) le travail dans l’usinage, les fonderies et la fabrication de pièces de métal (risque accru de 73 %). Les produits qui pourraient être en cause sont, entre autres, les pesticides ou leurs résidus, des substances cancérigènes et des perturbateurs endocriniens libérés par les plastiques, les émissions associées aux polymères du revêtement intérieur des boîtes de conserve et les émissions métalliques.

La présentation de la professeure de la TELUQ, Lise Parent, a apporté un complément d’information permettant de bien comprendre les effets de l’exposition aux perturbateurs endocriniens sur la santé.

Pour ma part, j’ai signalé que cette recherche constitue un pas de plus vers la reconnaissance de l’importance de prévenir l’exposition aux agents cancérigènes. Àla CSN, nous croyons fermement que la prévention est importante, qu’il est essentiel d’éliminer les dangers à la source ou de limiter autant que possible les expositions. Nos représentants ont défendu avec ardeur les recherches sur le cancer professionnel.

Nous sommes convaincus que les connaissances provenant de la recherche, alliées à l’action des universitaires et des organismes communautaires tels qu’Action cancer du sein de Montréal et du milieu syndical, peuvent améliorer la situation.

Dans notre action quotidienne, nous avons du mal à obliger certains employeurs à assainir les milieux de travail, et ce, même lorsque des produits cancérigènes reconnus sont en cause. Certains de nos membres travaillent dans les milieux qui ont été visés par cette recherche. Les cas d’exposition identifiés pourront nous aider à faire de la prévention et à revendiquer des améliorations, par exemple au niveau de la ventilation lors des certains procédés comme le lavage de cannettes d’aliments dans les conserveries, ou lors de l’exposition aux solvants et aux fumées métalliques.

Pour les cancers touchant les femmes, la situation est plus difficile, car certaines contraintes liées à leur travail ne sont pas reconnues. Et pourtant, les travaux du groupe CINBIOSE ont montré que les femmes pouvaient parfois être davantage exposées à des agents cancérigènes. Ainsi en horticulture, les femmes travaillant plus près des plantes peuvent être davantage exposées aux pesticides.

LaCSN s’emploie à faire reconnaître les cancers professionnels d’une part par égard aux victimes et d’autre part parce qu’on croit que cette reconnaissance est un argument qui compte quand vient le temps de faire pression pour que des mesures de prévention soient implantées.

Toutefois, il est difficile de faire reconnaître que l’exposition à des substances toxiques en milieu de travail peut soit provoquer des cancers, soit contribuer au développement de cancers. En 2009, trois travailleuses d’une unité de stérilisation d’un hôpital montréalais ont tenté de faire reconnaître comme maladie professionnelle leur cancer, qu’elles reliaient à l’exposition à l’oxyde d’éthylène, substance que l’on croit cancérigène chez l’humain et qui est utilisée pour la stérilisation à froid. Elles avaient été exposées à cette substance en raison du non-respect du temps d’évaporation à l’extérieur du stérilisateur ou de l’ouverture du stérilisateur avant la fin du cycle pour en récupérer les instruments requis pour des interventions. Malgré tous nos efforts, leur demande a été refusée.

Ces difficultés montrent l’importance de cette recherche. Il est en effet nécessaire que les recherches se poursuivent pour identifier les agents cancérigènes auxquels sont exposées les femmes dans leur milieu de travail. Il faut continuerde sensibiliser les médecins, qui ne font pas toujours le lien entre les diagnostics de cancer qu’ils posent dans leur cabinet et l’exposition à des substances toxiques présentes en milieu de travail et dans l’environnement.

Il faut que les organismes communautaires et les syndicats continuent aussi leur travail de sensibilisation et qu’ils fassent pression sur les gouvernements afin que des normes soient établies pour que des mesures de prévention soient mises en place.

Une longue lutte nous attend et tous les acteurs qui voudraient s’impliquer sont les bienvenus.